Ce blog a deux ans le 11 Décembre 2007, alors pour fêter ça j’ai demandé à un fidèle lecteur de contribuer à sa façon à la commémoration.

C’est Michel (qui signe sous le pseudo d’Amichel) qui a bien accepté de reprendre un texte publié en commentaire sur ce blog il y a quelques temps.
Cette belle parabole illustre avant les fêtes, les fantaisies d’un visiteur du Jardin de Marandon.
Qu’il en soit ici remercié.
L’ange de Marandon
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Il était une fois en Paradis un petit ange escholier qui étudiait pour avoir in fine son diplôme d’ ange gardien.
Il était plein de bonne volonté, très étourdi et même (que le bon Dieu lui pardonne) indiscipliné.
Toujours à rire, à s’amuser ; aux cours le dernier entré et le premier sorti.
Délaissant ses leçons et devoirs pour aller écouter les concerts des anges musiciens dirigés par l’ange Amadeus Mozart un favori de sainte Cécile.

Saint Thomas d’Aquin et saint Dominique inspecteurs principaux des collèges célestes, au vu de ses notes de fin d’année, désespéraient de le voir s’amender et se mettre à étudier avec sérieux. Si cela n’avait tenu qu’à eux, ils l’auraient volontiers dirigé vers des écoles d’apprentissages des métiers manuels séraphiques plus aptes sans doute à canaliser par leur enseignement pratique sa débordante vitalité.

Mais saint Augustin et surtout saint François ses maîtres es qualités soulignaient toujours en appréciations marginales ses dons naturels d’amour de la vie, des humains et des beautés de la création. Jusqu’à maintenant cela avait suffit à le préserver d’une orientation imposée.

Séraphino, ainsi sainte Barbe avait elle baptisé notre angelot lorsqu’elle l’avait pris sous sa protection( par dispense de Marie elle-même, Deo Gracias ) pauvre chérubin mort à peine né , étouffé dans Pompéi par les cendres et les fumées noires du Vésuve en éruption.

Dieu a souci des âmes. Au bien et au mal les corps charnels sont exposés. C’est tout le mystère de la création et sainte Barbe ne contestait aucunement (vade retro satanas) la sainte doctrine, mais la frimousse d’ange du bambino avait éveillé en elle des trésors cachés de tendresse maternelle.
Saint Pierre avait grogné pour la forme mais Séraphino, dans ses bras, était entré directement en Paradis, évitant une trop longue attente dans les zones de transit des Limbes, salles grises et sans joie.

Il avait grandi aimé, protégé, insouciant et dans le ravissement intemporel.
Mais en grandissant l’immuabilité de l’éternité lui pesait.
Il n’aimait rien tant que de se faire raconter le monde d’en bas par les âmes des bienheureux dont il sentait bien que la félicité n’était pas exempte de nostalgie.
Il apprit ainsi à connaître la diversité du vivant : ses plantes, ses animaux, ses odeurs, ses saisons, ses paysages, ses océans, ses nuits et ses matins, comme si le Livre ancien de la Genèse s’animait sous ses yeux.

Il en conçut le désir toujours plus fort de « voir » la réalité de ces merveilles, une attirance passionnée pour le monde sensible.
Sainte barbe ne s’en inquiétait pas outre mesure, car s’il n’est pas aisé d’entrer au Paradis, il est impossible (et qui le voudrait ?) D’en sortir sans un ordre formel de mission délivré par les Trois Autorités Suprêmes à l’unanimité.
Et de plus l’Archange veillait Epée de Lumières en mains.

Or il advint dans le temps compté que sur les hauteurs d’une ville de France, un humble jardinier de bonne volonté s’efforçait par un travail constant, soigné d’embellir un terrain en pente « fait de coins et de recoins dissimulés tout autour d’une maison de bois » avec en arrière plan « châtaigniers et cèdres de l’atlas ».

Saint Etienne patron de la cité touché par les mains en prières dans la tourbe et les ronces autant que par la mise en valeur de la parcelle ingrate, cultures et floraisons valant pour lui psaumes et laudes, sollicita du Tres-Haut qu’une Grâce particulière lui fut accordée : un signe lui montrant que ses humbles travaux plaisaient aux cieux autant que les offrandes des autels.

Les « voix » du Seigneur sont impénétrables. Le Seigneur ne dit rien. mais qui ne dit mot consent au Paradis plus qu’ailleurs. « Gloria in excelsis Deo »
La proposition fut agrée par le conclave désigné pour en examiner la pertinence et les modalités.

Il fut décidé qu’un ange serait envoyé au jardinier pour lui remettre un peu de terre du jardin d’Eden avec quelques semences particulières .
Mais de la multitude des anges du Ciel qui, donc, envoyer ?

On était à la veille de Noël et beaucoup hésitait à affronter la neige et le froid de la région stéphanoise.
Au risque de voir leurs ailes se couvrir de givre en plein vol et alors gare à la chute !
Certes le jardinier était méritant mais fallait-il pour autant se priver des chants de la nativité dans l’immensité des étoiles illuminées.

Et le réveillon ? Saint Laurent patron des cuisiniers et pâtissiers se surpassait toujours avec ses anges marmitons pour honorer le glorieux avènement. Religieuses et angéliques ne manqueraient pas.
L’indécision menaçait de faire reporter la mission au grand dam de saint Etienne quand la voix de silence se fit entendre à tous dans la stupeur générale :
« ENVOYEZ Séraphino »

Un murmure étonné mais respectueux parcouru l’assemblée :
« N’est-il pas trop jeune, inexpérimenté, ses ailes sont encore fragiles, il est tellement étourdi, saura t-il revenir, pire encore le voudra t-il ? » autant de messes basses qui bourdonnaient dans le conclave.
Saint Etienne prit la parole avec solennité : « Vox dei vox angeli ! Séraphino sera notre messager »

Pour Séraphino, quelle joie ses vœux les plus secrets allaient se réaliser enfin, le roi du ciel n’était pas son cousin et peu lui importait le vent glacial aux dents acérées. Il saurait bien s’en prémunir, d’ailleurs sa chère sainte Barbe de mère, qu’il appelait mère Barberin ( honni soit qui Malot y pense) demanda à saint Martin de lui donner son manteau. Ce qu’il fit bien volontiers de la moitié qu’il lui restait.
Il devait partir, il partit.
Il arriva sur terre avec les premiers flocons de Noël.

Du froid il n’en avait cure, tout le ravissait.
Dans la petite maison de bois, il pouvait voir un feu de belles flammes dansant dans la cheminée et les lumières multicolores clignotantes sur un sapin joliment décoré, il entendit même la voix de quelques anges chantant un hymne joyeux de nativité .
Verrait-il le jardinier pour lui donner son présent céleste ?

Mais alors il lui faudrait repartir aussitôt. Ce retour trop rapide ne l’enchantait guère.
Il aurait tant voulu voir le jardin au printemps en été dans ses parures de fleurs et la suavité des parfums.
Comment demeurer sans mécontenter ses mandataires ? Et comment juger du succès de sa mission ?

Une frêle mésange qui frissonnait sur une branche basse, devina son trouble, et s’en hardi à lui proposer son aide.
Séraphino qui comme tous les anges comprenait le langage des oiseaux le parlant eux même entre eux quelquefois, accepta en le remerciant.

« C’est simple, dit le petit oiseau, tu es un petit ange, il te sera facile de prendre l’apparence d’un petit amour, comme on en voit dans les jardins d’ici bas ,plus familier aux hommes que les anges espèce un peu intimidante pour eux.
Ils ont une très ancienne pratique du merveilleux, ce sera facile, tu verras »

Séraphino, encouragé par la mésange et l’assentiment amusé d’une tête d’argile aux cheveux hirsutes d’herbes folles, appuya sa main droite sur sa joue, secoua ses ailes couvertes de neige et sourit.

L’ange de Marandon prit la pose pour quelque éternité.
On peut le voir souriant en toute saison dans le jardin de Marandon.

Au temps voulu Séraphino reprendra sa place dans le cœur des anges, tenant par la main son ami le jardinier pour un voyage au « grand jardin ».
Son absence n’aura duré que le temps d’un battement d’ailes.
Le temps n’est pas le même ici bas qu’au firmament.

Amichel 2006
ahah suivre…