« Là je suis bien, je vois clair, il y a de l’air »
Paul Cézanne.
La Montagne Sainte Victoire est un haut lieu intéressant pour qui s’intéresse au paysage :
De nombreux auteurs soulignent que cette montagne n’était pas vue avant que Cézanne ne l’immortalise sur la toile.
Elle faisait partie du « pays » mais n’est devenue « paysage » que tardivement, sous le regard d’un homme, d’un artiste, d’une société qui l’a valorisé, qui l’a révélé.
Augustin Berque, géographe dans « Cinq propositions pour une théorie du paysage« , distingue des sociétés paysagères et des sociétés non paysagères signifiant par là que le paysage n’existe pas par essence à toutes les époques, pour tous les groupes sociaux.
Si les montagnes existent depuis toujours, la façon de les aborder, de les décrire, de les contempler, de les dessiner, de les représenter varie à travers les âges.
Les civilisations paysagères possèdent quatre critères objectifs :
– usage d’un ou plusieurs mots pour dire le « paysage ».
– une littérature orale ou écrite décrivant les paysages ou chantant leur beauté ;
– des représentations picturales de paysages ;
– des jardins d’agrément.
Autrement le paysage n’est pas l’environnement il est avant tout culturel. C’est dans la rencontre du subjectif et de l’objectif qu’il réside.
On le constate en fréquentant quelques blogs amis sur le Monde.
Chez Ossiane, Moleskine, ou chez Michel Jean, chacun est sensible à la vision, la représentation du monde qui nous entoure, certains ont un certain talent pour dire le paysage avec de la poésie, de l’image photographiée, ou des crayons.
Cette sensibilité, ce regard sur le monde, cette artialisation(1) de la nature, de la ville ou des jardins contribue à nous rendre heureux par simple contemplation.
«Bien des gens ne peuvent rendre compte de leurs voyages que par les bornes des grands chemins ou par les noms des auberges, des villages et des villes qui se rencontrent sur leur route. Ils ne savent pas même s’orienter; et s’ils ont été au midi ou au nord. Ils traversent, sans s’en apercevoir, les prairies, les vallons, les forêts: la nature n’est plus rien pour eux: Les végétaux, qui en font le plus bel ornement, ne parlent pas à leur âme desséchée par la cupidité. Nos laboureurs mêmes, ne voient que des bottes de foin dans les prés fleuris, et des sacs de blé dans les moissons ondoyantes de la douce Cérès. La forêt la plus majestueuse ne leur présente que des bûches et des fagots: elle n’est digne de leur attention que quand elle est en coupe réglée: ils ne la regardent que quand elle est abattue. Cependant, c’est des harmonies des végétaux que les arts, qui font le charme de la vie, tirent leurs principaux agréments. La poésie, l’éloquence, la morale même, nous ravissent par les images qu’elles en empruntent.»
BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Harmonies de la nature, Oeuvres complètes, tome 8, Paris, Ladvocat, 1826.
J’étais dans les Alpes il y a quelques jours dans des paysages que j’avais déjà fréquenté, mais n’ayant pas le même regard, la même culture, le même expérience je voyais pas la même chose.
Aujourd’hui une graminée, une rose sauvage, une orchidée une plante vagabonde retiendront mon attention, mon regard sélectif dans un paysage complexe alors que je m’en fichais éperdument il y a quelques années.
Pour mieux préserver les paysages, il faudrait commencer par les comprendre pour les apprécier et les conserver sans esprit partisan et passéiste.
La Sainte victoire a été ravagée par le feu il y a quelques années, ce fut une catastrophe pour certains ,un drame pour les populations qui habitaient ce lieu et qui découvraient la désolation au milieu des cendres. Mais quand on regarde attentivement les tableaux de Cézanne on découvre une Ste Victoire dénudée, la forêt n’a gagné qu’au XX° siècle, la catastrophe n’a fait que révéler les structures cachées du territoire (les restanques abandonnées par exemple) et redonner au paysage son aspect d’autrefois.
C’est un peu comme la tempête de 1999 qui a permis au Parc de Versailles de retrouver sa splendeur passée et son visage du temps de Le Nôtre.
(1)l’artialisation est développée par le philosophe Alain Roger :
Alain Roger, Court Traité du Paysage, Paris, Gallimard, 1997
c’est un terme emprunté à Montaigne : tout paysage est un produit de l’art, d’une artialisation ;
« Pourrions nous percevoir les nodosités rugueuses des oliviers, comme si Van Gogh ne les avait pas peintes, la cathédrale de Rouen comme si Monet ne l’avait pas figurée aux divers moments du jour dans des épiphanies fugitives »
• Nus et Paysages Aubier 1978 p 109.
Alain Roger. Court Traité du paysage chez Gallimard.
Lire la critique de l’ouvrage ici :
http://www.lire.fr/critique.asp/idC=33373/idTC=3/idR=213/idG=8
« Le « pays », c’est en quelque sorte, le degré zéro du paysage, ce qui précède l’artialisation, directe (in situ) ou indirecte (in visu). Mais les paysages nous sont devenus si familiers, si « naturels », que nous avons accoutumé de croire que leur beauté allait de soi ; et c’est aux artistes qu’il appartient de nous rappeler cette vérité première : qu’un pays n’est pas d’emblée, un paysage, et qu’il y a, de l’un à l’autre, toute élaboration, toute la médiation de l’art »
A. Roger 1994 in Cinq propositions… p 116
Le paradoxe c’est que Aix en Provence redécouvre le « pays » en jouant sur le « paysage ». Le « Pays d’Aix » est une entité politique d’aménagement du territoire qui joue sur la valeur patrimoniale mondialement connue de son paysage grâce à Cézanne.
pour en savoir plus sur les paysages :